Depuis leur acquisition en 1990, Daniel et Florence Cathiard ont fait du Château Smith Haut Lafitte l’une des grandes signatures de Pessac-Léognan, inscrivant ce domaine emblématique parmi les références incontournables des grands vins de Bordeaux.
Il fallait de l’imagination, de la détermination et une certaine foi dans les promesses de la terre pour entreprendre de redonner son éclat à ce nom emblématique. Lorsqu’en 1990, Daniel et Florence Cathiard visitent le Château Smith Haut Lafitte, dans l’appellation Pessac-Léognan, au sud de Bordeaux, en vue d’un éventuel rachat, le domaine est loin de les séduire. La vieille chartreuse du XVIIIe siècle tombe en décrépitude, le vignoble porte les stigmates d’un usage intensif de produits chimiques et les vins, dans leur ensemble, déçoivent. « C’était un grand terroir dans un triste état », se souvient Florence Cathiard. À l’époque, les vignes sont poussées à produire toujours davantage, au détriment de la qualité. Une logique à rebours de celle que le couple entend défendre. « Nous avions la conviction que seul un rendement réduit pouvait permettre un haut niveau de qualité », explique-t-elle. C’est alors qu’au détour d’une dégustation, parmi quelques bouteilles peu convaincantes, surgit un millésime ancien : 1961. Une année de gel, qui avait considérablement réduit la récolte. « La nature avait elle-même fait ce que nous souhaitions faire. Et ce vin était excellent. » Dans ce verre, Daniel et Florence Cathiard entrevoient soudain ce que le domaine pourrait redevenir. Le terroir est là, intact dans sa promesse, comme en attente de ceux qui sauront le révéler. Pour Daniel Cathiard, le doute n’est plus permis : le Château Smith Haut Lafitte sera leur domaine.

D’emblée, Daniel et Florence Cathiard se fixent un objectif à la mesure de leur ambition : hisser Smith Haut Lafitte au sommet de l’appellation. Le défi ne les effraie pas. Tous deux ont le goût de la compétition, forgé au cours de carrières de haut niveau dans le ski, et l’énergie de ceux qui savent ce que l’effort peut accomplir. Mais un grand cru ne se conquiert pas comme une descente. Avant toute chose, il faut rendre vie au domaine. La chartreuse et les infrastructures sont entièrement restaurées ; trois années de travaux sont nécessaires avant que le couple puisse enfin s’installer sur place, au plus près des vignes.

Dans le même temps, les installations techniques sont repensées et une démarche d’agriculture biologique engagée dès les premières années. L’élan est généreux, mais la nature impose bientôt ses propres règles. La transition, menée trop rapidement, fragilise le vignoble et place le domaine dans une situation financière critique. « La vigne, c’est le temps long. Nous avons voulu aller trop vite. Mais cette erreur nous aura enseigné une certaine humilité devant la terre et les vignes », reconnaît Florence Cathiard. Une leçon qui marque durablement leur approche : ici, l’ambition doit désormais composer avec la patience, l’observation et le respect du vivant. Puis vient 1995. Pour la première fois, le millésime est à la hauteur des espoirs. Rien n’est encore acquis, mais quelque chose a changé : les efforts commencent à porter leurs fruits. La renaissance de Smith Haut Lafitte peut véritablement s’engager.

Daniel et Florence Cathiard poursuivent leur ambition avec une détermination sans relâche. Chaque année, près de deux hectares de vignes sont renouvelés sur les 81 hectares d’un seul tenant que compte le domaine, dont 70 consacrés aux rouges. Le cabernet sauvignon, véritable « colonne vertébrale du vin » à leurs yeux, occupe une place grandissante dans les vignes. Autour des parcelles, les 85 hectares de forêt qui entourent la propriété forment un écrin préservé propice à la biodiversité, au sein duquel la vigne retrouve peu à peu son équilibre et peut exprimer toute la singularité de son terroir. Millésime après millésime, les vins gagnent en profondeur et en précision. Les commentaires de la critique deviennent plus élogieux, la réputation du château s’étend. Puis, au tournant des années 2010, vient l’heure de la consécration : salué par les plus grands critiques internationaux, Smith Haut Lafitte s’impose parmi les signatures incontournables de Pessac-Léognan et comme l’un des grands noms du bordelais. Le pari des Cathiard a pris corps. Le domaine a rejoint les sommets qu’ils s’étaient fixés, sans que s’achève pour autant le travail qui les y a conduits.

Depuis une quinzaine d’années, Smith Haut Lafitte s’est imposé parmi les grands noms de Bordeaux, de ceux dont la réputation tient autant à l’excellence des vins qu’à la singularité d’une vision. Distingué par le label Entreprise du patrimoine vivant (EPV), qui récompense la préservation et la transmission de savoir-faire remarquables, le domaine incarne cette alliance rare entre exigence, geste artisanal et recherche constante de perfection. Grand cru classé de Graves, le Château Smith Haut Lafitte en est la vitrine.

Ainsi, dans son millésime 2020 dominé par le cabernet sauvignon (65 %) et le merlot (30 %), complétés par une touche de cabernet franc et de petit verdot, le vin révèle d’emblée, sous une robe foncée aux reflets bleutés, une palette aromatique d’une grande complexité. Les fruits rouges frais et les fruits noirs s’entrelacent à des nuances réglissées et boisées. En bouche, la précision du fruit s’allie à la fraîcheur de l’attaque et à une structure d’une remarquable harmonie. Les tanins, fins et racés, accompagnent une finale persistante dont la complexité, marquée par les épices douces, la réglisse et des touches de feuilles de tabac, se déploie avec une élégance sans ostentation. Toute la personnalité de Smith Haut Lafitte semble ainsi se concentrer dans ce vin : une puissance maîtrisée, une finesse patiemment construite et cette profondeur qui distingue les grandes signatures. Le millésime 2016, issu du même assemblage, se pare d’une robe presque noire. Le nez s’ouvre sur une palette de fruits noirs et rouges, que viennent nuancer des notes florales, anisées et minérales. Ample et puissant, mais d’une remarquable élégance, le vin trouve un équilibre d’une justesse époustouflante. Une expression accomplie du grand Bordeaux ! Et déjà, l’avenir se dessine sous des auspices prometteurs : les vendanges 2026 laissent espérer un nouveau millésime de caractère, fidèle à l’exigence et à la quête d’excellence qui animent le domaine.
(Photos : Thibaud Moritz, Jean Barge)