Depuis un demi-siècle, le Domaine Richaud cultive à Cairanne une même exigence : révéler le terroir sans jamais le travestir. Fondée par Marcel Richaud, cette aventure familiale se poursuit aujourd’hui avec ses enfants, qui conjuguent fidélité à l’héritage et regard porté vers l’avenir.
Marcel Richaud cultive l’art d’une retraite heureuse. « Active, mais heureuse », rectifie-t-il dans un sourire. À 73 ans, le vigneron à l’accent chaleureux du Midi ne se lasse pas d’un rituel immuable : chaque matin, son regard embrasse les vignes qui enveloppent le village de Cairanne. Accrochées aux terrasses qui sculptent les coteaux méridionaux de la vallée du Rhône, elles s’étendent jusqu’au vieux bourg, dont le clocher veille, du haut de sa colline, sur un paysage façonné depuis des siècles par la vigne. Le spectacle conserve, pour lui, la saveur d’un accomplissement. Car ce domaine de 35 hectares, devenu l’une des signatures de l’appellation, il l’a construit patiemment, année après année, avec une détermination que le temps n’a jamais émoussée. « Un domaine, c’est la somme des dons de soi », aime-t-il rappeler en empruntant les mots d’Antoine de Saint-Exupéry.

Lorsqu’il décide en 1974 de créer son propre domaine, Marcel Richaud prend un risque que beaucoup jugent audacieux. Il tourne le dos à la cave coopérative où sa famille livre sa récolte depuis des années, alors même qu’il ne possède qu’une partie de ses vignes, le reste étant cultivé en fermage. À Cairanne, les domaines indépendants se comptent encore sur les doigts d’une main. Lui n’a pourtant qu’une ambition : faire parler son terroir avec sa propre voix. La viticulture standardisée qui domine alors ne lui ressemble pas. Marcel Richaud rêve de vins libres, profondément enracinés dans leur origine, capables de traduire les nuances infinies des sols de Cairanne. « Ici, nous avons la chance de pouvoir cultiver plusieurs cépages et de disposer d’une mosaïque de terroirs. Certains donnent des vins gourmands et immédiats ; d’autres, des cuvées plus profondes, plus complexes. Cette diversité est une richesse. C’est elle qui m’a donné envie de créer mon domaine. »

Au fil des décennies, le domaine s’est étoffé sans jamais renier sa philosophie. Aux 35 hectares désormais détenus en propriété s’ajoutent quelques parcelles exploitées en fermage. Surtout, l’aventure s’est ouverte à une nouvelle génération. Claire et Thomas, les deux enfants de Marcel Richaud, ont rejoint le domaine avec leurs propres vignes – près de 25 hectares acquis au fil des ans sur les conseils de leur père. Une manière d’inscrire l’histoire familiale dans la durée sans la figer. Tous deux revendiquent l’héritage reçu autant qu’ils l’enrichissent de leur propre sensibilité. « Il ne s’agit pas de faire autrement, mais de poursuivre et faire grandir ce qui a été construit », résume en substance Marcel Richaud. Toujours très présent dans les vignes, il leur confie désormais les décisions avec une confiance sereine. Car un domaine, à ses yeux, appartient d’abord au temps long. Le vigneron n’en est que le dépositaire avant d’en devenir le passeur.

Cette fidélité s’exprime d’abord dans les pratiques culturales. Ici, la vigne demeure largement travaillée à la main ; les sols sont entretenus mécaniquement afin de préserver leur vie biologique, de favoriser l’enracinement et de renforcer l’équilibre naturel des ceps. Une approche exigeante qui privilégie l’observation et l’accompagnement plutôt que l’intervention. En un demi-siècle, cette constance a hissé le domaine parmi les références de Cairanne. Derrière des étiquettes à l’esthétique épurée – étonnamment contemporaines lorsqu’elles furent imaginées dans les années 1990 –, se dessine une même quête : produire des vins sincères, précis et profondément ancrés dans leur origine. Les raisins sont vinifiés séparément selon les cépages et les terroirs afin d’en préserver chaque nuance avant des assemblages menés avec une précision d’orfèvre. Peu ou pas d’artifices : des vinifications respectueuses de la matière, sans filtration, où chaque millésime conserve sa personnalité.


Les cuvées de Cairanne, en rouge comme en blanc, incarnent cette philosophie. Le millésime 2024 du rouge assemble majoritairement le grenache, le mourvèdre et la syrah, auxquels s’ajoutent quelques vieilles vignes de carignan et de counoise enracinées sur les hauteurs du village et les bas de coteaux. Le vin s’ouvre sur un nez de fruits rouges mûrs, relevé d’une touche d’épices douces. La bouche conjugue ampleur et finesse : les tanins, veloutés, portent une matière généreuse que prolonge une finale délicatement réglissée. Un Cairanne gourmand, équilibré et lumineux, qui exprime avec justesse la diversité des terroirs dont il est issu. Le Cairanne blanc 2025, de son côté, assemble grenache blanc, roussanne, clairette, bourboulenc et viognier. Le nez s’ouvre sur un registre délicat où la pêche blanche dialogue avec les fleurs fraîches et une discrète touche de miel. En bouche, le vin déploie une matière ample et ciselée, portée par une expression fruitée. Une fine trame saline vient prolonger la dégustation, apportant une fraîcheur qui étire la finale et signe un blanc de gastronomie, aussi à l’aise sur une cuisine raffinée qu’à l’apéritif.