On a tous rĂȘvĂ© un jour de faire un tour en Rolls Royce. On a tous mĂȘme imaginĂ© parfois, amateurs de chimĂšres, dâen possĂ©der une. Histoire de sâoffrir une minute de Thomas Crown. Une seconde de Faye Dunaway en coupĂ© Brewster Green. Ou quelques jours dâexistence dorĂ©e sur la Riviera entre Cannes et Menton. En route, donc, sans toit, au volant de l’une des plus belles voitures de lâhistoire de lâautomobile.Â
Par François Tauriac
Le cabriolet Corniche a empruntĂ© son nom Ă une route escarpĂ©e des hauteurs de Monaco. Il paraĂźt que rouler en Rolls cabrio lĂ -bas serait le seul moyen de ne pas se faire remarquer au casino de Monte-Carlo. Cette voiture est, pour les vrais puristes, bien plus quâune simple anglaise de frime. Câest un vĂ©ritable art de vivre. Quand elle est sortie en 1965, la Rolls Royce Silver Shadow, dont est issu le coupĂ© cabriolet, a fait lâeffet dâune bombe dans le landernau automobile. Non pas que sa ligne de caisse rectiligne Ă taille droite fĂ»t rĂ©volutionnaire. Non, elle marquait simplement le vĆu de la marque de Crewe dâentrer dans la modernitĂ©. PremiĂšre carrosserie ponton, coque auto-porteuse de la firme honorĂ©e par la reine, elle prenait la suite dans la lignĂ©e des trĂšs prestigieuses Silver Cloud et Phantom V. Des vĂ©hicules certes magnifiques, voire illustres, mais que dâaucun qualifiait de lourds et surannĂ©s. Chez Rolls, on poussa mĂȘme le bouchon jusquâĂ Ă©quiper la Shadow dâun V8 6.7 litres tout alu, succombant Ă la mode amĂ©ricaine. Dernier dĂ©tail de taille de cette rĂ©volution sur roue, la lĂ©gende raconte mĂȘme que la Silver Shadow fut conçue pour ĂȘtre conduite par ses propriĂ©taires et plus exclusivement par un chauffeur casquettĂ©. Chocking ! Autant dire que, quand la Corniche coupĂ© fut lancĂ©e en 1967, elle provoqua presque la faillite des fabricants de casquettes – qui durent Ă©couler leur stock de couvre-chefs en les proposant aux voituriers.

MĂȘme si câest une stricte deux portes, la Corniche nâest pas plus courte que sa berline de sĆur. Elle mesure exactement la mĂȘme longueur, soit  5,18 mĂštres. Car elle en reprend la plateforme, renforcĂ©e et alourdie. PrĂšs de 20 cm de plus quâune Audi A6 break ! Elle garde Ă©videmment la calandre mythique de son aĂźnĂ©e, copie exacte des frontons de temples grecs, et bien sĂ»r, sa mascotte lĂ©gendaire The spirit of Extasy, cette reprĂ©sentation dâune jeune femme les bras dĂ©ployĂ©s comme des ailes, la robe flottant au vent, créée en 1911 par le sculpteur Charles Sykes. Câest Ă©videmment Bill Allen qui en a fait le dessin, mais contrairement Ă la berline dont il est Ă©galement le designer, il a fait fuir la ligne de caisse Ă partir de la porte pour la faire onduler en rebondissant Ă©lĂ©gamment sur lâaile arriĂšre. Une frisure ondoyante qui nâest pas sans rappeler le dĂ©hanchement de la TR4. Ce nâest pas Rolls qui fabriqua la Corniche Ă ses dĂ©buts, mais deux des carrossiers fĂ©tiches de la marque, Mulliner Park Ward et John Young. La voiture Ă©tait faite entiĂšrement Ă la main. Câest une des raisons pour laquelle elle coĂ»tait Ă lâĂ©poque 5 fois le prix de la jaguar Type E !

Nous parlons rĂ©guliĂšrement Ă LâHonorĂ© de lâĂ©motion qui nous Ă©treint lorsque que nous dĂ©couvrons une ligne mythique ou le confort dâun cĂ©lĂšbre habitacle. Rentrer Ă lâintĂ©rieur dâune Rolls fait partie de ces moments uniques qui ponctuent parfois lâexistence des « CĂ©ladons » des carrosseries que nous sommes. PĂ©nĂ©trer dans une Corniche, câest comme pousser le battant du porche dâune cathĂ©drale qui donnerait sur un salon anglais trĂšs secret. La porte de cette auto est incroyablement lourde. Elle est actionnĂ©e par une serrure tellement belle et oblongue quâon dirait la garde protectrice dâune poignĂ©e de sabre. Lâautomobile est haute : 1,83 mĂštre. Son toit culmine donc Ă lâaltitude dâun Range Rover. On grimpe presque Ă son bord et, câest lorsquâon sâinstalle derriĂšre le fin cerceau de bakĂ©lite noir du volant, que la visite peut commencer.
Un fin liserĂ© de hĂȘtre…
Car une double R comme disent les Anglais, ça se dĂ©couvre. Ăa se contemple aussi comme un monument, une sculpture ou un musĂ©e privĂ©. Bien sĂ»r, il y a le tableau de bord en loupe de noyer qui trĂŽne devant les yeux Ă©blouis englobant lâinstrumentation Smith. Mais seul lâĆil exercĂ© notera le fin liserĂ© de hĂȘtre qui parachĂšve le bas de ce chef-dâĆuvre de marqueterie. Ensuite, il y a les siĂšges. Plus des fauteuils dâailleurs. Evidemment dâorchestre. Car le cuir Connolly de leurs assises chante lâopĂ©ra du luxe et du confort. On y est assis presque comme dans des Clubs. Les nĂŽtres sont rouges. Burgundy mĂȘme. Et on se croirait dans lâĂ©crin dâune boĂźte Ă bijoux Cartier. Enfin, Il y a lâensemble commande clef-essuie-glaces-tĂ©moins de charge, cher au cĆur de la marque qui trĂŽne comme une signature en plein centre de la planche de bord. Le raffinement des commandes de vitres Ă©lectriques, avec course de fin pilotĂ©e par boutons spĂ©cifiques, afin de ne jamais pincer la capote. Les moquettes, si Ă©paisses, quâelles semblent vouloir faire disparaĂźtre vos souliers. Et pour finir, une multitude de voyants qui sâallument, comme un arbre de NoĂ«l quand on tourne la clef Yale pour dĂ©marrer le moteur.

Ne cherchez pas de quelconques vrombissements Ă la mise en route. Un V8 Rolls, mĂȘme Ă arbre Ă came central de prĂšs de 7 litres de cylindrĂ©e, coiffĂ© de deux Ă©normes carburateurs SU et dĂ©veloppant selon la marque « une puissance suffisante » (soit autour de 240 ch) ne fait pas le moindre bruit. Au point quâil est mĂȘme nĂ©cessaire de regarder le compte-tours pour avoir la certitude que le moteur Ă bien dĂ©marrĂ©. Ensuite, on met le levier de la boĂźte sur Drive. La bĂȘte, Ă©norme, majestueuse, sâaffaisse alors lĂ©gĂšrement, en une gĂ©nuflexion royale, pour marquer lâenclenchement de la transmission. Les deux lumiĂšres de lâhydraulique rouge sont bien Ă©teintes, il est temps de tailler la route. Il fait beau. Alors on dĂ©capote. La doublure en mohair disparaĂźt du plafond Ă mesure que le toit  sâouvre Ă©lectriquement et la voiture bondit en se soulevant des 4 roues dâun bloc. Elle a beau peser pas loin de 3 tonnes, elle ne souffre dâaucune lourdeur. La direction Ă crĂ©maillĂšre est prĂ©cise. SurassistĂ©e mĂȘme Ă la mode Cadillac. Mais curieusement, on peut manier ce monstre dâun simple doigt. Nâallez pas imaginer pour autant que câest parce que les roues tournent Ă la baguette et que le train avant rĂ©pond prĂ©cisĂ©ment que la bĂȘte va tourner. Elle finit toujours heureusement par le faire. Mais au prix de roulements de caisse impressionnants.

La suspension hydropneumatique dâorigine CitroĂ«n, revisitĂ©e (ou complexifiĂ©e ?) par les ingĂ©nieurs anglais, nâa quâun lointain cousinage avec des Koni sport. De toute façon on « nâattaque » pas en Rolls. On se laisse bercer. Cette automobile est une calĂšche qui flotte au-dessus de la route comme un yacht de luxe surfe sur les vagues dâeau douce du lac de CĂŽme. Un nuage de chantilly sur un Irish coffe. Un canapĂ© coussin dâair, tapis volant rembourrĂ© de plumes dâoie, comme une couette de luxe. La boĂźte de vitesse est incroyablement douce. On sent Ă peine passer les 3 rapports de cette GM. Quant aux freins, ils bĂ©nĂ©ficient dâun triple circuit et de 6 mĂąchoires, dont 4 sur les roues avant. Autant dire quâils remplissent parfaitement leur fonction. DĂšs lors, rouler en Corniche sâapparente davantage Ă un songe doucereux quâĂ une vulgaire promenade. MĂȘme si la consommation de la bĂȘte est gargantuesque. 25 litres en utilisation normale. 35 en villeâŠMais les plaisirs rares nâont pas de prix. Et lâon dĂ©guste cette croisiĂšre avec un sourire jocondien, comme on laisse fondre une bouchĂ©e dâosciĂštre onctueuse en bouche.

Corniche et Silver Shadow ont la rĂ©putation dâĂȘtre des gouffres Ă lâentretien. Normal, le triple systĂšme hydraulique qui les Ă©quipe est un monstre de complexitĂ©. Il fonctionne avec un liquide spĂ©cial Rolls Royce qui a la particularitĂ© dâĂȘtre corrosif. Et que certains remplacent par du Lookeed. Si la voiture ne tourne pas souvent, il attaquera consciencieusement les mĂštres de tubulures qui courent sous lâauto. Les deux pompes avant, les correcteurs dâassiette, les sphĂšres Ă lâazote soumises Ă une pression folle de 170 bars ! Le moteur est rĂ©putĂ© increvable. Mais gare aux poussoirs hydrauliques, quand ils claquent câest le signe dâun arbre Ă came usĂ© ou pire. Les piĂšces coĂ»tent une petite fortune. MĂȘme si de nombreux spĂ©cialistes ont Ă©clos ces derniĂšres annĂ©es, en cassant les monopoles des institutions, et en proposant mĂȘme des piĂšces dâoccasion. Il faut dire que lâauto a Ă©tĂ© la plus produite de lâhistoire de la marque. De 1965 Ă 1980, pas moins de 31 175 exemplaires ont Ă©tĂ© construits. Il y a donc mĂȘme des casses en Angleterre. On y trouve des calandres, des roues, des ponts, des boĂźtes, des moteurs⊠Mais la mĂ©canique sur cette auto nâest pas Ă la portĂ©e de tout le monde. Laissons pour finir la parole Ă Xavier GĂ©rault. Ce mĂ©canicien de haut vol, spĂ©cialiste des Flying Lady, a passĂ© 10 ans Ă la Franco-Britannique, la maison mĂšre de la marque. A son compte chez XG Auto, il totalise plus de 30 ans dâexpĂ©rience sur les double R dans son petit atelier dâAsniĂšres. « Une RR, câest vraiment une voiture trĂšs spĂ©cifique. Jâai un client qui a passĂ© une heure Ă essayer de dĂ©monter la roue avant gauche de sa Corniche pour changer les plaquettes, raconte-t-il en riant. Il a fini par mâappeler. Jâai dĂ» lui avouer que le serrage Ă©tait inversĂ©, uniquement sur cette roue ! »

VoilĂ le genre de mĂ©saventure qui peut vous arriver si vous voulez faire votre mĂ©canique vous-mĂȘme. « Mais si lâauto a Ă©tĂ© bien entretenue et dispose dâun passĂ© limpide, il ne faut pas hĂ©siter Ă en acheter une, conseille Xavier. On en trouve Ă 10 000 euros en UK, conduite Ă droite. Les Corniches sont 5 ou 6 fois plus chĂšres. Certes lâentretien peut coĂ»ter trĂšs cher, mais cette voiture est fantastique. Jâai des clients qui roulent en Shadow depuis 30 ans. Ils possĂšdent bien dâautres autos dans leur collection. Mais ils nâabandonneraient leur Rolls pour rien au monde. » Il paraĂźt que, quand nâon nâa pas eu une Rolex avant 50 ans, on a ratĂ© sa vie. Ăa doit ĂȘtre pareil pour les Rolls. Alors offrez-vous vite une Shadow. Vous la paierez le prix dâune GMT Master. Elle sera certes moins fiable que la montre prĂ©fĂ©rĂ©e des aviateurs, mais vous voyagerez en premiĂšre, câest encore meilleur quâen comptant les fuseaux.
Quelques adresses : XG Auto, Xavier Grault, 3 villa Beurrier, 92600 AsniÚres-sur-Seine : 06.80.43.39.61. ; Flying Spares, piÚces neuves et occasion ; Introcar.
