Acheter une montre, c’est bien. Porter sa montre, pièce unique créée à sa seule attention, c’est mieux. Les grandes manufactures suisses proposent ce service à leurs plus prestigieux clients depuis des siècles. Mais le mouvement se démocratise, et gagne progressivement la France.
Par Olivier Müller
En horlogerie, la pièce unique est l’exception, et non la règle. La raison en est simple : les coûts de développement d’un boîtier, d’un mouvement, voire d’une montre entière, sont si élevés que les marques y rechignent. Le modèle alternatif de la série limitée est préféré. Il permet de diluer le risque et les coûts au sein d’une petite production de quelques dizaines d’exemplaires.
Pourtant, le sur-mesure résiste. Rare, mais pas introuvable. Juste…caché. Sous les radars. Le client qui se fait faire une montre unique débourse des moyens dont il n’a pas envie de faire la publicité. Heureusement, certaines manufactures acceptent de dévoiler de tels projets avant qu’ils ne soient livrés. Tout le monde y trouve son compte : la marque peut faire état de son savoir-faire, et l’acheteur reste dans l’ombre.

Les grandes maisons institutionnelles ont toujours réalisé des pièces uniques. Elles refont ponctuellement surface, notamment lors de ventes aux enchères. Patek Philippe et Vacheron Constantin en sont devenus, au fil des siècles, des acteurs majeurs. Chez la seconde, un département leur est même dédié, Les Cabinotiers. La manufacture genevoise s’est spécialisée dans les grandes complications, parfois capables d’afficher plusieurs dizaines d’informations calendaires simultanément. Chez Patek Philippe, la collection « Rare Handcrafts » se concentre, comme son nom l’indique, sur les métiers d’art, grâce auxquels de riches collectionneurs peuvent faire figurer à leur poignet une scène qui leur est chère.

L’horloger Louis Vuitton suit depuis peu le même chemin. Son entité La Fabrique du Temps, à proximité de Genève, lui offre la capacité de concevoir, produire et réaliser à la demande des pièces de haut niveau. Vuitton déploie avec maestria les codes de son environnement natif (le voyage, la malle, le transport) avec ceux d’une horlogerie animée, ludique et précieuse.

La Reverso de Jaeger-LeCoultre est peut-être moins expressive, mais la pionnière de la pièce unique, c’est elle. Sans le vouloir, ou presque : conçue comme une montre qui se retourne sur elle-même (d’où son nom), la face opposée à son cadran offre une plaque d’acier vierge. Il n’a pas fallu attendre les années 1930 pour que de riches collectionneurs y fassent graver leurs armes, leurs initiales, ou le portrait de leur amour. La tradition se perpétue.

De cette tradition, Alain Delamuraz a choisi d’en faire un usage particulier. Patron de Jaquet Droz, il a fait de ce vénérable automatier du 18e siècle une marque profondément disruptive. Elle n’a plus de collection, plus de boutique, plus de catalogue. Elle ne produit que des pièces uniques, à la demande. L’exception est devenue le modèle : Jaquet Droz est la seule maison horlogère dont la création sur mesure est l’unique métier. Quelques stars ont commandé les leurs, des Rolling Stones à Chantal Thomass, en passant par de riches collectionneurs. Toutes ces montres partagent un usage avancé des métiers d’art, des complications, et une créativité débordante. Le ticket d’entrée est à six chiffres, mais le résultat surpasse les espoirs les plus fous.
Toutefois, depuis quelques semaines, la pièce unique n’est plus l’apanage des grandes fortunes. La plus petite des grandes marques suisses, Swatch, vient de lancer un audacieux programme de personnalisation. Son nom trahit son processus de création : AI-Dada. Chaque internaute peut, via le site internet de la marque, donner ses orientations esthétiques à une IA maison. Celle-ci consulte alors les milliers de designs Swatch déjà conçus en 40 ans, et propose au client un dessin unique, dans le plus pur esprit Swatch, selon le brief reçu. La Swatch, numérotée 1/1, est ensuite livrée à domicile, moyennant 200 euros environs.

En France, l’art de la pièce unique est plus rare, car le territoire offre moins de marques qu’en Suisse voisine, et un savoir-faire différent. Il faut toutefois noter l’exception Trilobe. Maison française 100% indépendante fondée en 2018, elle anime une collection de pièces uniques, dite « Secret » : chaque client peut demander à ce que soit gravé, sur son cadran, le ciel qui était celui visible à la date et au lieu précis de son choix – comme le jour d’une naissance, d’un mariage. Un joli témoignage lyrique et onirique pour une pièce par définition unique.