Elles conçoivent leurs pièces de joaillerie comme des compositions picturales. Pour ces créatrices, la couleur juste et les harmonies chromatiques comptent autant que la préciosité des gemmes.
Carine Lœillet
Fille du galeriste et collectionneur suisse Bruno Bischofberger, Cora Sheibani a baigné dès l’enfance dans un environnement artistique. Petite fille – âgée d’à peine plus de trois ans -, elle a même inspiré une série d’œuvres à Jean-Michel Basquiat et a collaboré à certaines d’entre elles, dessinant quelques fleurs et son prénom sur la toile. Élevée dans une maison conçue par Ettore Sottsass, entourée d’objets de collection que la famille utilisait au quotidien, Cora Sheibani a tout naturellement exercé son œil au beau. La jeune femme a ensuite étudié l’histoire de l’art à New York puis la gemmologie à Londres, où elle vit actuellement. Elle y a installé son studio de création et y reçoit ses clients sur rendez-vous, lorsqu’elle n’expose pas ses pièces lors de prestigieux salons comme PAD London, Design Miami ou, plus récemment, TEFAF Maastricht.

Cette créatrice de joaillerie contemporaine conçoit ses bijoux avec un brin de fantaisie, voire d’espièglerie, qu’elle accompagne toujours d’une recherche picturale structurée. Par résonance ou par contraste, elle crée un véritable dialogue entre les gemmes. Cora Sheibani aime jouer entre intuition et construction pour imaginer un langage joaillier qui n’appartient qu’à elle : un moule à pâtisserie en pierre sculptée sur une bague, un pendentif en forme de nuage, des boucles d’oreilles pots de fleurs… Ou encore, des colliers triples rangs, inspirés par des gélules. L’artiste combine les associations de couleurs, les textures de pierres fines ou dures, opaques ou translucides, pour réaliser des pièces uniques et des séries ultra limitées.

Si Cora Sheibani côtoie l’art depuis sa naissance, c’est au milieu des gemmes qu’a grandi la joaillière Isabelle Langlois, petite-fille et fille de lapidaires du Jura. Dans sa boutique parisienne de la rue Danielle Casanova — entre la place Vendôme et la rue de la Paix —, elle expose des bijoux aussi colorés que féminins et délicats. Souvent inspirés par la nature, ces précieux joyaux portent des noms évocateurs : Flora, Pétales, Insectes, Étoiles de mer ou encore Panache, une ligne ornée de plumes, de gemmes et d’or. Tandis que les parures Ardèche se parent des couleurs d’un soleil couchant. Autant de pièces qui représentent la manière dont Isabelle Langlois imagine la joaillerie : « ludique, légère, créative et inventive ». Depuis toujours, la créatrice privilégie les gemmes colorées et les mélanges de matières. « JAR choisit chaque pierre en fonction de sa couleur et non de sa préciosité, raconte-t-elle. Cela offre une liberté de création dont je m’inspire. » Pour elle, chaque gemme possède une nuance singulière, une lumière et une intensité qui nourrissent ses dessins. Isabelle Langlois donne ensuite naissance à une composition où ces pierres jouent le rôle de pigments sur une toile. À la manière d’un peintre avec sa palette, elle les rapproche, les superpose, ose toutes les associations chromatiques jusqu’à parvenir à cette vibration singulière que possède le bijou porteur d’émotion.

Quant à Victoire de Castellane, directrice artistique de Dior Joaillerie depuis sa fondation en 1998, elle fait partie de celles qui ont transformé la place de la couleur dans les créations contemporaines. Son style se distingue par une inventivité débridée, une forme de fantaisie appliquée à la haute joaillerie. Les collections signées Victoire de Castellane restent identifiables entre toutes. Elles semblent s’adresser à la petite fille qui sommeille en chaque femme, tout en assumant leur caractère précieux par une profusion de pierres colorées dialoguant en majesté avec l’or et les diamants. Belle Dior, sa dernière ligne de haute joaillerie, esquisse des paysages oniriques empreints d’une douce poésie. Sur le collier Soleil Céleste, en hommage à la fascination de Christian Dior pour les arts divinatoires, Victoire de Castellane illustre un univers mystérieux où se marient diamants jaunes, astres rayonnants, étoiles étincelantes et lunes ciselées en doublets d’opale noire posés sur de la turquoise. Cette collection se veut une ode à la féminité, un conte féerique où la flore serait en apesanteur. Pour susciter cette impression de magie et de légèreté, chaque pierre a été soigneusement sélectionnée et placée délicatement sur le bijou. La composition aboutit à un feu d’artifice de gemmes dont les nuances se répondent comme par enchantement. La joaillerie devient alors un art pictural à part entière.