Château Angélus, grand vin de Saint-Emilion qui s’apprête à inaugurer son nouveau chai, est l’un des fleurons du vin français. Rencontre avec Stéphanie de Boüard-Rivoal, qui incarne la huitième génération à la tête de l’entreprise familiale.

Château Angélus inaugure en 2026 un nouveau chai. Quelle était votre motivation ?
Ce projet répondait à une quête de précision. Nous avons voulu parachever le travail entamé il y a 15 ans, en dotant le domaine d’outils techniques permettant une expression la plus précise et la plus pure possible de nos vins. La pureté, la profondeur et longévité de nos vins devraient encore y gagner, même si c’est à un degré infinitésimal.
Qu’est-ce qui fait d’Angelus un vin unique ?
Son terroir d’exception à Saint-Émilion, la place singulière du Cabernet Franc, et cette alliance de profondeur et de pureté. Au-delà de ces aspects « techniques », c’est aussi une histoire et une identité patiemment forgées au fil des siècles et des générations.
Un monde qui vit dans l’immédiateté peut-il encore comprendre le vin ?
Le vin est à contre-temps de la notion d’immédiateté qui guide notre époque. Il ne se télécharge pas, il ne s’accélère pas, il ne se corrige pas. Il évolue au rythme immuable des saisons, oblige à accepter l’incertitude, l’aléa climatique, la maturation. Je crois justement que c’est pour cela qu’il reste compréhensible et même nécessaire. Dans un monde qui court, le vin rappelle que la profondeur existe, que le goût se forme, que la patience a un sens.

Comment vivez-vous ce décalage entre la patience qu’exige le vin et les exigences d’un monde qui court ?
Avec une forme de satisfaction, même s’il est vrai que cela peut également parfois induire un sentiment de frustration. Dans un monde largement dirigé dans une optique de court-terme, prendre son temps n’est pas une faiblesse ; c’est un choix stratégique. Le temps long n’est pas l’inaction, c’est au contraire le fruit d’une vision de long-terme. Nous acceptons le fait que l’essentiel de notre travail porte véritablement ses fruits qu’à un horizon très lointain, de plusieurs générations. Cela nous donne une relation au temps très différente, qui nous procure un sentiment d’humilité parce que nous nous inscrivons dans une perspective qui nous dépasse. C’est un phénomène que je qualifierais de rassérénant, dans une époque qui perd ses repères et devient victime d’un rythme qui peut être à la fois oppressant et destructeur.
Un grand vin chargé d’histoire est le contraire d’une « story » Instagram. Angelus peut-il apprendre quelque chose à notre époque ?
Un grand vin, ce n’est pas une image mais une expérience qui se vit pleinement. Il demande de l’attention, de l’exigence. S’il peut transmettre quelque chose, c’est peut-être cela : la profondeur plutôt que la surface, la durée plutôt que l’instant. La vraie modernité ne réside pas dans l’éphémère mais dans cette capacité à durer par-delà les tendances et les modes. Bien que ça puisse paraître paradoxal, nous utilisons ce qu’offre la modernité pour transmettre un message qui lui est étranger.
Vos ancêtres se sont installés à Saint-Émilion à la fin du XVIIIe siècle. Comprendraient-ils notre époque ?
Ils seraient sans doute surpris par la vitesse et la technologie. Mais je pense qu’ils comprendraient l’essentiel : le lien à la terre, l’incertitude des récoltes, la nécessité de s’adapter. Chaque génération a été confrontée à des défis et parfois de profonds bouleversements. Ce qui demeure, c’est cette responsabilité que nous avons de transmettre un domaine en meilleur état qu’on ne l’a reçu. En cela, nous sommes encore animés par ce qu’ont vécu mes ancêtres. L’élaboration d’un grand vin obéit à des principes sur lesquels, fondamentalement, le temps, les époques, les modes n’ont eu que peu d’influence.

La patience est-elle une vertu familiale ?
Je le crois, en effet. Cette patience, que le temps et une certaine volonté d’excellence nous impose, finit par nous conditionner, nous imprégner et c’est une chose formidable justement que d’être « façonné » par la réalité de ce que nous avons vécu collectivement, en tant que famille, au fil des générations.
Les institutions sanitaires semblent portées par une pédagogie par la contrainte. Y a-t-il un problème d’éducation ?
Le vin est un élément fondamental et structurant de notre culture, et plus largement de la civilisation occidentale. Il s’inscrit dans une triple dimension culturelle, sociale et alimentaire. Les institutions sanitaires se sont structurées autour d’un axiome qui méconnaît ces principes, et focalisent sur un aspect de « santé publique » dont la nature mériterait d’être débattue, mais qui est extraordinairement restrictif, infantilisant et coercitif. Si le principe de ces institutions paraît louable, on ne peut que constater, et déplorer, la manière dont elles conduisent la mission qui leur a été confiée, et qui de mon point de vue a été totalement dévoyée.
Vous représentez la huitième génération à la tête du château : au-delà d’une réussite entrepreneuriale, est-ce un témoignage familial ?
C’est à la fois l’un et l’autre. Mais dans le temps long le succès n’est que le compagnon de route éphémère des vicissitudes du quotidien. Une entreprise familiale ayant cette longévité a pour socle le sens du devoir, celui de l’accomplissement et de la transmission. La transmission est essentielle, car elle conditionne la pérennité temporelle. Nous travaillons moins pour nous-mêmes que pour protéger le leg, matériel et immatériel, de ceux qui nous ont précédé et, plus encore, pour préparer l’avenir en gardant cette dimension de cœur qui nous anime.

Être un fleuron du vin français vous confère une certaine responsabilité…
Absolument. Représenter, dans une certaine mesure, l’idée du génie et de l’excellence français implique une conscience et une exigence hors du commun, car c’est un patrimoine collectif et largement immatériel que nous incarnons à notre modeste niveau. Cette responsabilité dépasse largement le cadre du domaine.
Comment concilier l’avenir et le passé ?
Le passé donne des racines, l’avenir demande des prises de décision. L’histoire est un socle, pas un refuge. Innover n’est pas trahir si l’on reste fidèle à l’identité profonde de ce que nous sommes collectivement. En tant que famille bien sûr, mais aussi en tant qu’entreprise. Perpétuer la tradition implique nécessairement de l’humilité, puisque pour ce faire, l’individu s’efface devant la grandeur d’une tâche collective à laquelle il comprend qu’il ne contribue que de manière temporaire. L’innovation, pour sa part, n’a d’intérêt que sur un plan purement technique qui, si elle porte ses fruits, se muera peu à peu en tradition. La tradition est le fruit du travail et des innovations que le temps, ce fameux temps long, a consacré.
Avec le Logis de la Cadène et Le Gabriel, Angelus est-elle une histoire d’art de vivre ?
Incontestablement. En 2012, j’ai eu le privilège de reprendre les rênes d’un domaine qui bénéficiait déjà d’une réputation d’excellence solidement établie. J’ai alors songé qu’il serait intéressant d’ouvrir notre univers plus largement, et la restauration m’a parue un excellent moyen de le faire « hors les murs ». Quoi de mieux que de convier nos visiteurs au domaine et de prolonger l’expérience autour d’une belle table ou en séjournant au cœur de Saint-Émilion ? C’est dans cet esprit que nous avons réalisé de nouvelles acquisitions pour l’entreprise familiale. Avec le Logis de la Cadène à Saint-Émilion et Le Gabriel à Bordeaux, nous prolongeons le vin au travers de la gastronomie.

Un nom latin, une cloche en logo… Est-ce un témoignage assumé ?
Un héritage plus qu’un témoignage, mais fièrement assumé. Notre nom fait référence à la prière de l’angélus et aux clochers de Saint-Émilion. Au fil des siècles, à sept heures, midi puis dix-neuf heures, les cloches ont carillonné dans les champs et les villages, ponctuant les journées de ceux qui s’arrêtaient dans leur travail pour prier. Ici, à Angelus, situé au cœur d’un amphithéâtre naturel où les sons s’amplifient, c’est un lopin de vignes très anciennes dans lequel les vignerons pouvaient entendre sonner l’angélus simultanément par les trois églises du pays qui a donné son nom à la propriété. La cloche figurant sur l’étiquette de Château Angelus symbolise cette origine et ces moments de recueillement.
Votre regard sur le métier a-t-il évolué ?
Bien sûr. Je mesure davantage encore la complexité de ma fonction à travers ses multiples dimensions : agricole, bien sûr et d’abord, mais aussi sociale, économique, administrative, relationnelle. La tâche est à la fois complexe et ardue, mais ô combien stimulante et, parfois, gratifiante.